Confinement vôtre avec l’écrivain Hicham Aboumerrouane

Article : https://lematin.ma/journal/2020/ecrivain-tendre-loreille-trame-coeur/338652.html

«L’amour au temps du Corona». Une œuvre de Hicham Aboumerrouane, publiée «grain à grain», au fur et à mesure de son écriture. L’œuvre est disponible sur le site web de la maison d’édition «La lettre peinte» ainsi que sur la page Facebook et la chaîne YouTube de l’écrivain.

Le Matin : Vous publiez un roman assez particulier, «L’amour au temps du corona». Parlez-nous de ce travail littéraire.
Hicham Aboumerrouane :
 Il va sans dire que cette approche littéraire que j’ai faite mienne est atypique. D’abord, il est important de souligner que je ne suis pas un écrivain à thème. Dit autrement, je ne limite pas mon écriture à un champ prédéfini, à une quelconque idée préconçue, encore moins à une actualité. Mais il s’avère que les événements actuels ont eu une prise particulière sur l’écrivain que je suis. Ma sensibilité a été travaillée de près par ce cataclysme qui a chamboulé cette machine qui a longtemps fait notre quotidien. J’ai été pris de court par le tracé des événements. Tout allait vite, y compris mon intuition. Un écrivain doit tendre l’oreille à ce qui fait la trame de son cœur. Ce bruit intérieur que vous peinez à élucider, mais qui vous remue d’un ressenti infaillible. Vous êtes pris dans l’étau de la raison. Votre subjectivité se cristallise dans un consentement tacite donné à votre plume. C’est une démarche sourde, implicite. Mais l’essentiel est fait. J’ai osé une écriture contextuelle. Une écriture engagée, du moins par le titre que je lui ai accolé. «L’amour au temps du corona». Cela n’échappe à la curiosité de personne que ce titre est un emprunt fait, toutes proportions gardées, à l’œuvre de Gabriel Garcia Marquez : «L’amour au temps du choléra». Un parallèle voulu, un parallèle forcé. Toutefois, j’appelle à la vigilance du lecteur. Si la correspondance de par le titre est indéniable, il en est autrement du style. je garde ma conviction intacte. Fidèle à ma façon littéraire. Le verbe est cette essence sur laquelle je ne transige pas. Ce matériau premier que je soigne autant que faire se peut. Je le pousse dans le sens de l’excès, afin qu’il accouche d’un état d’être nouveau, douloureux pour l’oreille inadaptée. Un verbe que j’ai exercé pour le besoin. Un verbe qui veille au cheminement de cette œuvre en cours, «L’amour au temps du corona». Oui, en cours. Comme une façon nouvelle de faire de la littérature dans un monde pressé. Une œuvre que je publie au fur et à mesure de son écriture. Aussi, et afin de parer à la fainéantise de quelques lecteurs, qui sont enclins à tendre plutôt l’oreille que l’œil, je leur soumets une lecture de mon écrit. Une lecture en ligne.

Est-ce que cette action veut dire que vous êtes bien inspiré en période de confinement ?
Comme dirait Roland Barthes, l’écrivain est un faux travailleur et un faux vacancier. Cela dit, l’écriture est une manie quotidienne, qui fait partie intégrante de la personne de l’écrivain. L’écriture est presque une essence. Toute chose est secondaire. On est d’abord écrivain, puis vient le reste. On est écrivain dans tous ses états. Quand ce n’est pas l’inspiration, l’écriture est l’apanage de la technique. Une technique qui se targue de l’expérience de l’écrivain. Ceci étant, dire qu’un écrivain n’est productif que sous la houlette de l’inspiration est un leurre. Il est temps de désacraliser cette idée qui sévit dans l’esprit commun. L’inspiration est certes un élément. Un élément qui rend la tâche moins ardue. Aussi, comme dirait Molière : «Il faut se méfier des démangeaisons qui nous prennent à écrire». L’inspiration doit être travaillée, fignolée, réduite au nécessaire pour faire fi de la banalité. Et c’est cela qui crée la confusion dans les esprits. On ne mélange pas littérature et racontage. La littérature n’est pas tenue d’appuyer les idées courantes. La littérature n’est pas une garante de la compréhension. La littérature est toujours intruse et ésotérique, car nouvelle. Il est vrai qu’en ces temps difficiles, l’inspiration s’est éprise de ma conscience. Soit dit entre nous, l’ébauche fut faite dans une certaine aisance. Une certaine agilité de la plume. L’inspiration m’a pris au piège. Il faut bien concevoir un appétit lointain pour duper l’écrivain. Il faut bien l’abandonner au beau milieu de lui-même. Le dépouiller de cette inspiration traîtresse qui a fait un temps son appétit. Le laisser se ruiner au milieu de ses démons. Afin que la création provienne de son être profond. Afin qu’il soit son unique inspiration. Une sur-réalisation de lui-même. Car finalement, l’écriture est une chose intime. Voilà la différence entre l’inspiration réelle et celle factice. C’est pour cette raison que l’écrivain doit payer. C’est sa santé qu’il laisse au change. Pour le confinement, c’est une rencontre avec soi. Une conscience nouvelle, qui témoigne d’une transmutation des valeurs. L’humain est soudainement juché au-delà de toute chose. Le secondaire, le trivial, les fioritures de la vie sont ravalés au dernier degré. Un retour à l’essentiel. Une mise en scène de l’ingratitude qui est la nôtre envers dame nature. Combien de choses, et des plus rudimentaires, tenions-nous pour acquises. Nous questionnons notre course effrénée vers l’insatisfaction. Nous saisissons mieux les contours de notre être. Nous éternels insatisfaits.

Comment passez-vous votre confinement ? Vous avez une routine spéciale pour garder le moral ?
Le plus sereinement possible. Je ne suis pas un être du dehors. Je suis limite sédentaire. J’aime le dedans. Je m’occupe de mes livres que je revisite. J’en lis un bout de chaque. J’en fais une lecture décousue. Je mêle les choses lues les unes aux autres. J’en fais une réflexion, que j’ai tôt fais d’oublier. Tout en sachant, qu’en psychanalyse, on n’oublie rien, mais on refoule. Voilà, je fais de moi un être de plus en plus complexe. Tout en restant curieux de savoir sur quelles sublimations vont déboucher ces mêmes refoulements. Je m’occupe à taquiner la plume. Je me donne le devoir d’alimenter mon œuvre «L’amour au temps du corona» d’une bonne charge de délicatesses. Aussi, je fais mes chroniques quotidiennes où je donne mon avis de littéraire. Une chronique qui rime avec libération. Une façon de dire la réalité par l’entremise de la littérature. Car la littérature n’est pas toujours fiction. Peut-être suis-je en train de tenter une réconciliation d’avec le réel. Aussi je parle de mon œuvre «Le châtieur» dans une rubrique intitulée «Je vous parle de mon œuvre». Il faut dire au lecteur de quoi il retourne. Ceci est mon devoir que d’appuyer le fait que cette œuvre n’est pas comme les autres. Qu’elle a ses difficultés propres. Qu’elle a ses tares. Qu’elle ne se donne pas, mais se mérite. Le temps passe tellement vite que je ne m’en aperçois que tardivement. Bien sûr, je pratique mon sport si tant est que celui-ci puisse accélérer le rythme des mots que je débite, leur donner tant d’entrain et de sueurs, avant que je les transcrive sur le froid du papier. 

Une musique que vous aimez écouter actuellement…
«La chevauchée des Walkyries» de Richard Wagner. Une musique à l’image de mes écrits. Une musique déformée par la colère, mais qui couve un rendu élitiste. Une belle cruauté symphonique qui tranche avec la fadeur. Une musique travaillée avec soin. Une œuvre grandiose dévorée par quelques minutes précieuses. Rappelons que Wagner fut l’ami de Nietzsche avant qu’il en devienne l’ennemi.

Un livre ?
Les fleurs du mal de Baudelaire. Je me sens une correspondance particulière avec Baudelaire. Une correspondance de cœur. Ce poète maudit, génie de l’agencement singulier des mots. Le seul qui puisse réunir le bord et l’éternité dans un même et seul vers. «Qui vient mourir au bord de votre éternité» voilà le génie. Grâce à lui, je peux dire «J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans» ou encore, ces deux quatrains magnifiques que je vous récite par cœur «Sa femme va criant sur la place publique/puisqu’il me trouve assez belle pour m’adorer/ je ferai le métier des idoles antiques/et comme elle je veux me faire redorer», «Je me saoulerai de nard, d’encens, de myrrhe/de génuflexions, de viande et de vin/pour savoir si je puis dans un cœur qui m’admire/usurper en riant les hommages divins».
Pour vous dire, je ne lis pas Baudelaire, je l’apprends par cœur. 

Quels sont vos projets pour le déconfinement ?
Croiser des inconnus, leur offrir mon livre. 

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